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Simone Veil avait initié le droit à la réduction des risques infectieux et oeuvré contre les ravages du sida

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Le décès de Simone Veil a été l’occasion de rappeler son exceptionnel engagement politique, notamment en faveur de la dépénalisation de l’avortement. Fait moins connu, Simone Veil s’est aussi engagée fortement pour instaurer l'action publique de réduction des risques liés aux injections de drogues.
 
Cet engagement s’est manifesté de plusieurs manières, en particulier par un plan gouvernemental en 1993 et deux circulaires en 1994 et 1995, lorsque Simone Veil était ministre de la santé dans le gouvernement de cohabitation d’Edouard Balladur, sous la présidence de François Mitterrand.
 
Ces circulaires visaient, pour la première fois, à "favoriser la diversification des modes d'accès au matériel d'injection stérile", dont la STERIBOX, à développer l'accueil des toxicomanes, y compris en situation d'urgence, à développer puis à légaliser l'utilisation de la méthadone.  

Simone Veil s'est aussi interrogée sur une dépénalisation de l'usage du cannabis, mais n'a pas pu aller au bout de sa réflexion en raison du calendrier politique de l'époque.
 
L'ancienne ministre de la santé de Balladur s’est également engagée, toujours entre 1993 et 1995, en faveur d’une approche humaniste du sida et a donné beaucoup de moyens pour aider les malades, alors que la trithérapie n’existait pas encore…

Nous avons mis en ligne à la fin de cet article une allocution prononcée au CNAM fin 2008 qui, il nous semble, résume brillament, comme toujours avec cette grande dame, ces engagements moins connus. 

Simone Weil en 1979, à la présidence du Parlement européen à Strasbourg (illustration - Photo de Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons - cc-by-sa-3.0),

 
La dépénalisation de l'IVG a mis fin, en France, aux avortements clandestins
Tout d'abord un tout petit mot, en regard des centaines d'articles publiés sur le sujet très documentés, sur la lutte pour la dépénalisation de l'avortement de Simone Veil, ministre de la santé nommée par Valéry Giscard d'Estaing en 1974, dans le gouvernement de Jacques Chirac.
 
A cette époque, si les femmes aisées pouvaient partir en Angleterre se faire avorter, les femmes pauvres ne souhaitant pas garder leur fœtus n'avaient d'autre choix que de s'en remettre aux "faiseuses d'anges", qui pratiquaient donc des avortements clandestins.
 
Cette clandestinité conduisait à l'utilisation fréquente d'outils non stériles et à des maladresses, pouvant entraîner des infections, lésions, saignements, mutilations secondaires, voire décès.
 
C'est pour mettre fin à cette pratique que Simone Veil a mené courageusement le combat contre une Assemblée d'hommes hostiles à cette dépénalisation, au diapason de l'Eglise catholique. Ce courage explique qu'aujourd'hui, le monde entier salue sa mémoire.

Sa vie et son action politique
, à l'exception de la réduction des risques et du sida, traités ci-dessous, sont notamment résumés et illustrés de vidéos sur cette page du site du gouvernement.
 
Instauration de la réduction des risques des toxicomanes par injections intraveineuse : "assumer des responsabilités politiques, c'est savoir décider"
Comme le mentionnait Simone Veil dans une allocution prononcée au CNAM (Conservatoire national des arts et métiers) fin 2008 (cf. podcast à la fin de cet article), la France a été confrontée, dans les années 90, à une "montée sans précédent de l'utilisation des drogues depuis les années 70" et se trouvait "désarmée" face à cette montée.
 
Voici comment elle résumait son action dans cette même allocution : "j'ai promu et développé ce qu'on appelle la réduction des risques. Et je vous prie de croire que ce n'était pas évident en interministériel en 1994. Mais assumer des responsabilités politiques, c'est savoir décider".
 
Concrètement, Simone Veil a reçu dès son arrivée au ministère Médecins du Monde, dont le projet méthadone avait été refusé par l'Etat malgré l'engagement et l'insistance de Bernard Kouchner.
 
Elle met alors en place un plan gouvernemental de lutte contre la toxicomanie, visant à améliorer l'accès aux soins des toxicomanes. Elle se bat pour faire reconnaître l'utilité de la méthadone, que les autres membres du gouvernement Balladur assimilent à une drogue, à une menace.
 
Ce plan, présenté dès le 21 septembre 1993, a permis un doublement des capacités de prise en charge avec hébergement , ainsi que la création de centres spécialisés de soins aux toxicomanes permettant la dispensation de méthadone (130 places de prévues, comme le souhaitait Bernard Kouchner, rappelle Anne Coppel, sociologue et ex- présidente de "Limiter la casse", l'association qui a impulsé en France la réduction des risques).
 
Etaient prévues aussi la constitution de réseaux toxicomanie ville/hôpital, la création d'un programme d'échange de seringues et la mise en vente de kits STERIBOX, vendus 5 francs par l'association Apothicom. Ces kits contenaient 2 seringues, 2 tampons alcoolisés et deux ampoules d'eau stérile pour l'injection, ainsi qu'un préservatif et une notice d'utilisation (ils ont été légèrement modifiés depuis, cf. infra : circulaire de 1995).
 
Ce plan prévoyait également la création de "boutiques" pour les toxicomanes les plus marginalisés, qui ont pu être accueillis sans exigence d'abstinence ; des soins infirmiers de première urgence et du matériel stérile d'injection devaient y être proposés, ainsi que la possibilité de prendre une douche et laver ses vêtements.  
 
« Je ne trie pas les vies à sauver entre les bonnes et les mauvaises »
Des centres d'hébergement de nuit en urgence pour les toxicomanes en grande précarité ont aussi été programmés dans ce plan, ainsi que la création d'ateliers d'aide à l'insertion.
 
Simone Veil se rend sur le terrain, visite les hôpitaux (cf. infra sur sa rencontre avec les patients atteints du sida). "À l'hôpital Laennec, elle répond sèchement à un chirurgien qui oppose les « vraies » urgences aux toxicomanes : « Je ne trie pas les vies à sauver entre les bonnes et les mauvaises »" (Panorama du médecin, juin 1994, relayé par le livre d'Anne Coppel).
 
En quelques mots, cela résume l'approche humaniste du soin face à la toxicomanie et d'autres maux incompris, mal traités ou mal jugés...

En 1994, circulaire légalisant l'utilisation de la méthadone
En janvier 1994, ce sont désormais 256 lits méthadone qui sont mis en place. En mars 1994, Simone Weil fait adopter une circulaire légalisant l'utilisation de la méthadone pour la prise en charge des toxicomanes, permettant le développement pérenne et légal de son utilisation, auparavant uniquement expérimentale.
 
En 1995, nouvelle aide à la réduction des risques 
En avril 1995, quelques mois avant l'élection de Jacques Chirac et la fin du ministère de Simone Veil, cette dernière émet une nouvelle circulaire destinée à favoriser la mise en oeuvre d'actions de prévention des risques infectieux destinées aux usagers de drogues par voie intraveineuse et d'accessibilité au matériel d'injection stérile.
 
La diffusion des STERIBOX est notamment favorisée par l'attribution d'un code CIP facilitant leur vente en pharmacie.
 
Aujourd'hui, les STERIBOX , enrichies de deux STERICUPS (pour éviter le partage de cuillères) ont toujours vendues en pharmacie, au prix d'1 euro. Plus de 3 millions sont vendues chaque année en France.
 
Simone Veil, en 1993, se pose la question de la dépénalisation de l'usage du cannabis
La prohibition de l'usage de cannabis depuis 1970 n'a pas porté ses fruits : la consommation a explosé, en particulier chez les jeunes (âge où l'effet est le plus néfaste), les mafias se sont implantées sur tout le territoire, le tout entraînant des conséquences sanitaires et sociales préoccupantes, voire dramatiques.
 
Simone Veil, là encore, semble avoir pris très tôt conscience du problème. Dans l'allocution précédemment citée, elle déclare : "je me suis posé des questions sur une éventuelle dépénalisation d'usage, et j'avais demandé un rapport au professeur Roger Henrion sur ce point. Le calendrier de la vie politique ne m'a pas permis d'aller plus loin".
 
Depuis, d'autres personnalités politiques ont évoqué ce sujet, comme Lionel Jospin, Jean-François Mattei, Jean-Pierre Raffarin ou encore Daniel Vaillant, mais le statu quo reste de mise depuis 1970.
 
1993 – 1995 : une action humaniste au service des malades du sida
En 1993, l'épidémie de Sida s'étend en France, notamment dans la communauté homosexuelle et chez les usagers de drogues injectables (héroïne principalement).
 
La trithérapie n'existe pas encore (elle sera commercialisée à partir de 1996), donc des centaines, des milliers jeunes meurent dans les hôpitaux français, devant des infectiologues impuissants et déprimés, eux qui s'étaient habitués à traiter la plupart des infections par des antibiotiques efficaces.
 
Comme le rappelle AIDES dans un article hommage publié après l'annonce de son décès , Simone Veil affirme que la réponse au sida "sera humaniste ou ne sera pas" et met en place immédiatement des mesures de soutien aux malades du sida et à leur famille : "doublement des crédits pour le maintien à domicile des malades, multiplication des places disponibles en appartements thérapeutiques, financement de mesures en faveur du soutien psychologique, juridique et social des personnes touchées, formation renforcée des professionnels-les de santé, renforcement du « réseau ville-hôpital », mise en place et financement de programmes de prévention spécifiques dans les « quartiers difficiles »".
 
Tous les mercredis soirs, des rencontres "extraordinaires" avec des personnes atteintes du sida, leurs amis à l'hôpital Broussais
Le 26 novembre 2008, Simone Veil a donc prononcé une allocution en introduction de la conférence inaugurale du CNAM de la chaire d'addictologie, présidée par le Pr Didier Jayle.
 
Voici ce qu'elle déclarait à propos de ses rencontres avec des personnes atteintes du sida à cette époque :

" Le mercredi soir, à Broussais, nous nous retrouvions autour des malades atteints du sida, qui ne voulaient pas que cela se sache dans leur famille ni dans leur travail.

Je les aidais par ma présence, je leur donnais du réconfort, leur apportait des livres, et nous discutions. C'était un moment absolument extraordinaire. Il n'y avait que là qu'ils pouvaient parler de leur situation. Il y avait de la musique, des participants faisaient toujours un concert.

J'essayais le plus souvent possible de me libérer le mercredi soir. Nous nous sentions bien de pouvoir parler ouvertement du sida. C'est la personnalité exceptionnelle du Pr Michel Kazatchkine qui a permis ces échanges.  

C'est peut-être une sorte de modèle à prendre pour la santé en général : c'est la personne du malade qui est en question dans cette initiative, nous essayons non pas de lui faire oublier sa maladie mais qu'elle profite de la vie".
 

Voici l'intégralité de son allocution, de 5 minutes et 30 secondes, prononcée à cette occasion, qui aborde également la réduction des risques évoquée ci-dessus (extrait sélectionné de la conférence inaugurale de la chaire d'addiction, CNAM, 2008) :

 

En conclusion : quel engagement au service de la santé, de l'humanisme, sans préjugés ni dogme sécuritaire ou autre !
Les actions résumées ci-dessus, dans les articles en lien et sûrement d'autres non portées à la connaissance de l'auteur de cet article (marqué tout de même par son allocution au CNAM en 2008… quelle intensité chez cette femme…), signent toutes un engagement humaniste, sans préjugé, visant à aider et non à juger, stigmatiser, discriminer ou mettre au ban de la société.
 
A une époque ou l'inhumanité égoïste et sectaire triomphe dans trop d'endroits sur cette planète, y compris en France, se souvenir qu'il est possible de penser et d'agir autrement, avec cœur, courage et fermeté sur ses principes donnera peut-être des idées à quelques-uns, voire à une multitude ?
 
En savoir plus :
 
Circulaire DGS n°14 du 7 mars 1994 relative au cadre d'utilisation de la méthadone dans la prise en charge des toxicomanes
 
CIRCULAIRE N 37 DU 12 AVRIL 1995 relative à la prévention des risques infectieux chez les usagers de drogues par voie intraveineuse et à l'accessibilité au matériel d'injection stérile

Bilan du plan triennal 1993-1996 de lutte contre la toxicomanie et du plan gouvernemental du 14 septembre 1995, Senat.fr
 
Chapitre 19 La réduction des risques infectieux : l'invention d'un dispositif, extrait du livre "Peut-on civiliser les drogues ?", Anne Coppel, 2002

Simone Veil : « la réponse au sida sera humaniste ou ne sera pas », AIDES, juin 2017 

1927-2017. C'était Simone Veil, gouvernement.fr, juillet 2017


Le cannabis : une addiction française ? Leçon inaugurale de Didier Jayle introduite par Simone Veil, CNAM, 26 novembre 2008
 
Présentation de la chaire d'addictologie sur le site du CNAM

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