Quand les médecins dépriment, les patients trinquent aussi

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Deux études récentes, malheureusement parmi beaucoup d’autres, ont porté sur les symptômes dépressifs et apparentés des médecins. L’une (revue de la littérature) posait la question de l’association de ces troubles avec des erreurs médicales et l’autre, menée en région parisienne, s’est focalisée sur les hospitaliers, psychiatres ou non.
Il ressort de ces travaux que, non seulement la fréquence de ces pathologies est importante chez les médecins, mais qu’elles ont par ailleurs des conséquences sur la santé des patients.
Quelques pistes sont aussi avancées pour améliorer la situation, peut-être en suivant les enseignements de la Mayo Clinic, aux États-Unis.

Dépression et burnout : un danger pour les médecins avec des répercussions sur les patients (illustration).


Depuis plusieurs années de nombreux travaux ont montré que les taux d'anxiété, de dépression, de burnout (syndrome d'épuisement professionnel) et de suicide des médecins étaient devenus une préoccupation majeure. En effet, les répercussions de ces troubles affectent non seulement les médecins, mais aussi les patients et, d'une façon plus générale, les systèmes de soins.

Dépression et erreurs médicales
À titre d'exemple, des auteurs américains se sont penchés sur l'association entre symptômes dépressifs des médecins et survenue d'erreurs médicales. Ils ont donc examiné la littérature médicale sur le sujet et ont retenu 11 études menées sur un total de 21 517 médecins, 7 d'entre elles étant longitudinales (64 % ; 5 595 praticiens) et 4 transversales (36 % ; 15 922 praticiens). Les travaux différaient de nombreuses façons (pays, niveau de qualification, spécialité et outils de dépistage utilisés), mais toutes sauf une étaient déclaratives. Les médecins devaient répondre à des questions comme : "Avez-vous commis des erreurs médicales majeures au cours des trois derniers mois ou pendant l'année précédente ?", ou encore "Répondez à l'affirmation : j'ai fait des erreurs ayant eu des conséquences négatives sur mes patients".
Une seule étude a consisté à faire colliger, tous les jours, par une équipe d'infirmiers et de médecins, toutes les erreurs de transcription ou d'administration d'un médicament, qu'elles soient majeures ou non.
Le risque relatif (RR) d'erreurs médicales parmi les médecins souffrant de dépression a été de 1,95 (IC95 % : 1,63-2,33) avec, cependant, une grande hétérogénéité selon les études, principalement attribuée aux différences de protocoles.

 
Une relation bidirectionnelle
Les auteurs se sont intéressés par ailleurs aux seules études longitudinales et ont retrouvé un RR d'erreurs médicales de 1,62 (IC95 % : 1,43-1,84) avec une faible hétérogénéité. Et parmi elles, les 4 études ayant recueilli les erreurs médicales survenues dans les trois mois suivant le diagnostic de symptômes dépressifs aboutissaient à un RR de 1,67 (IC95 % : 1,48-1,87).
Ces résultats sont en faveur d'une association bidirectionnelle entre symptômes dépressifs des médecins et erreurs médicales, autrement dit la dépression augmente le risque d'erreurs médicales, mais ces dernières font aussi le lit de la dépression. Une troisième hypothèse, signalée dans les limites de l'étude, pourrait être que les médecins dépressifs seraient plus susceptibles de percevoir leurs erreurs médicales.
 

Des hospitaliers franciliens fortement stressés et déprimés
Ces résultats viennent s'ajouter à ceux de l'étude transversale ESTEM, menée auprès de médecins hospitaliers, psychiatres (n = 285) ou non (n = 326). S'il est apparu quelques différences entre les deux populations, globalement, les résultats sont éloquents. Ainsi, 88,5 % des participants rapportent un stress lié au travail. Pour les seuls psychiatres d'hôpitaux universitaires, les prévalences de stress au travail, d'anxiété, de dépression, de burnout personnel, de burnout lié au travail et de burnout lié aux relations interpersonnelles étaient, respectivement, de : 88,3 %, 38,3 %, 16,7 %, 50 %, 46,7% et 43,3 %.
Deux facteurs de risque principaux associés à la triade dépression-anxiété-burnout ont été identifiés : l'intensité et la durée du travail, d'une part, et la charge émotionnelle, d'autre part. Des relations stressantes avec la hiérarchie constituent le facteur principal contribuant à la mauvaise qualité des relations au travail et au risque de burnout interpersonnel.

 
Gestion des émotions et amélioration du management
À la vue de ces données, les auteurs ont émis des recommandations parmi lesquelles la nécessité d'aider les praticiens à mieux gérer leurs émotions par certaines approches, comme la méditation de pleine conscience, mais aussi d'améliorer les compétences managériales des supérieurs hiérarchiques.
Ils citent à cet égard l'expérience menée à la Mayo Clinic qui a modifié son organisation en instaurant plusieurs stratégies visant à diminuer le risque de burnout des soignants et à promouvoir leur bien-être, avec des résultats probants, mais qui restent encore à améliorer.
Les auteurs de la Mayo Clinic concluent que le management exercé par les personnes situées en haut de l'échelle d'une organisation et l'attention qu'elles peuvent porter à ces problèmes constituent les clés essentielles pour ouvrir la voie de l'amélioration de l'état de santé des médecins, et donc des patients.

 
Pour en savoir plus
Pereira-Lima K et coll. Association between physician depressive symptoms and medical errors. A systematic review and metanalysis. JAMA Network Open 2019 ; 2(11) : e1916097.
Hardy P et coll. Comparison of burnouot, anxiety and depressive syndromes in hospital psychiatrists and other physicians : Results from teh ESTEM study. Psychiatry research 2019.
Shanafelt TD et Noseworthy JH. Executive Leadership and physician well-beeing : Nine organizational strategies to promote engagement and reduce burnout. Mayo Clin Proc 2017 ; 92 : 129-146

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